C’est ainsi que la véritable compétence se révèle
Monsieur Habegger, diriez-vous que l’intelligence artificielle (IA) rend nécessaire une formation continue pour les formateurs professionnels et les responsables de cours interentreprises afin de permettre aux jeunes apprentis de bénéficier d’une formation adaptée ?
Tobias Habegger, responsable du centre d’expertise en IA chez ICT-Formation professionnelle Suisse :
Au sein de notre centre d’expertise en IA, nous recevons presque quotidiennement des demandes de la part d’enseignants, de formateurs et d’organisations issus de presque tous les secteurs. Ils souhaitent comprendre comment fonctionne l’IA, où elle est utile, où elle peut induire en erreur et comment les apprentis peuvent l’utiliser de manière responsable. La formation continue devient donc nécessaire, car à l’avenir, les formateurs ne devront pas seulement transmettre des connaissances spécialisées, mais aussi concevoir des contextes d’apprentissage et d’évaluation de manière à ce que les compétences réelles restent visibles. Les formateurs doivent identifier les connaissances spécialisées et l’expérience que les apprentis doivent continuer à acquérir par eux-mêmes afin de pouvoir évaluer les résultats de l’IA et en assumer la responsabilité. En effet, ceux qui ne maîtrisent pas suffisamment un domaine de spécialité ne parviennent souvent pas à détecter quand un résultat d’IA, même d’apparence professionnelle, est erroné ou inapproprié.
Pouvez-vous donner un exemple de la manière dont l’IA influence les examens et comment on y réagit ?
De nos jours, ceux qui se contentent d’évaluer uniquement les connaissances théoriques lors des examens commettent une erreur fondamentale. Les exercices portant uniquement sur les connaissances et les textes suffisent de moins en moins souvent à évaluer les compétences, car l’IA est très performante dans ce domaine. Lorsque les candidats ont accès à l’IA, à Internet et aux outils numériques dans leur quotidien professionnel, les examens doivent davantage évaluer leur capacité à agir avec compétence dans une situation réaliste. Un exemple : l’IA est autorisée lors des examens d’ICT-Formation professionnelle Suisse. Ces examens reproduisent la réalité du quotidien professionnel à travers des mini-cas ou des incidents critiques proches de la réalité, sous pression de temps et dans des conditions changeantes. Les participants élaborent une solution et la défendent oralement. Les experts peuvent poser des questions ciblées, modifier les hypothèses et vérifier si le candidat a compris le sujet et s’il est capable d’assumer la responsabilité de la démarche suivie pour trouver la solution. Le principe PPP (processus, produit et présentation) est utile à cet égard. L’évaluation ne porte donc pas uniquement sur le résultat final, mais aussi sur le cheminement documenté et la capacité à expliquer et à défendre la solution. En fonction de l’objectif d’apprentissage, un examen peut se dérouler délibérément sans IA dans un contexte contrôlé ou intégrer explicitement l’IA. L’essentiel est que la performance humaine reste observable et évaluable. Ce n’est pas la détection de l’IA, mais une bonne conception de l’examen qui rend à nouveau visible la compétence.
La « compétence » est un mot-clé pertinent. Comment les entreprises s’assurent-elles que l’IA ne nuit pas à l’apprentissage ? Où les responsables apprennent-ils ce qu’il faut faire différemment ?
Il existe en effet un risque que les individus délèguent de plus en plus l’apprentissage et la réflexion à l’IA. L’IA peut fournir un bon texte, un diagnostic ou une proposition de solution sans que la personne en formation ait compris le raisonnement technique qui y a conduit. De plus, l’IA prend de plus en plus en charge précisément ces tâches simples et répétitives grâce auxquelles les jeunes professionnels acquéraient sortant de l’expérience. Lorsque ces terrains d’entraînement disparaissent, les entreprises et les établissements de formation doivent créer délibérément de nouvelles opportunités d’apprentissage. Au lieu d’interdire l’IA de manière générale, il faut mettre en place des contextes d’apprentissage dans lesquels la maîtrise de l’IA fait partie intégrante de la performance. Parallèlement, il doit continuer d’exister des phases au cours desquelles les apprenants exécutent eux-mêmes les tâches, s’entraînent, expliquent et répondent aux questions. Ce n’est pas l’outil qui détermine la qualité de l’apprentissage, mais le degré de réflexion personnelle que la tâche exige.
À qui incombe réellement la responsabilité de la mise en œuvre de l’IA dans le système éducatif ?
Cette responsabilité incombe conjointement aux trois lieux d’apprentissage : l’entreprise, École professionnelle spécialisée et les cours interentreprises. Les compétences en IA ne s’acquièrent pas dans un seul et même lieu. Elles se développent là où les apprenants traitent des tâches concrètes, posent des questions, commettent des erreurs, reçoivent des retours d’expérience et comprennent les avantages ainsi que les limites de l’IA. Chaque lieu d’apprentissage possède ses propres atouts : l’entreprise propose des tâches réelles et leurs conséquences, École professionnelle spécialisée professionnelle pose les bases techniques et théoriques, et les cours interentreprises permettent une mise en pratique guidée et spécifique au métier. Il est essentiel que ces lieux d’apprentissage harmonisent leurs attentes en matière d’utilisation de l’IA et de validation des compétences. Malheureusement, ces trois lieux d’apprentissage sont encore souvent livrés à eux-mêmes. Ils doivent rassembler des connaissances sur Internet ou lors d’événements, puis les transposer à leur situation. C’est pour cette raison que le Centre spécialisé en IA a été créé. Notre mission consiste à fournir des repères et à mettre à la disposition de la formation professionnelle l’expérience tirée de notre propre utilisation de l’IA dans le cadre des examens et du transfert des acquis.
Dans quelle mesure l’IA influence-t-elle l’ensemble du processus de numérisation dans la formation professionnelle ?
L’IA n’est pas simplement un outil numérique de plus qui vient s’ajouter aux autres. Elle transforme le processus de numérisation lui-même. Jusqu’à présent, il s’agissait souvent de transposer des processus analogiques dans le monde numérique : formulaires, plateformes, systèmes de gestion de l’apprentissage ou gestion des examens. Avec l’IA, une question plus profonde se pose : comment allons-nous travailler, apprendre, évaluer et prendre des décisions à l’avenir ? Cela peut faciliter la numérisation, car l’IA montre directement aux personnes ce dont les outils numériques sont capables. Beaucoup tirent un bénéfice direct de l’IA, par exemple pour structurer des textes, développer des idées, analyser des informations ou adapter du matériel pédagogique. Dans le même temps, l’IA complique la numérisation, car elle soulève de nouvelles questions concernant la protection des données, la qualité, l’équité, la responsabilité et la sécurité des examens. C’est pourquoi l’IA ne doit pas être considérée comme un thème distinct et permanent, distinct de la formation existante. Elle doit être intégrée là où les connaissances spécialisées sont acquises et mises en pratique. C’est pourquoi le Focus spécialisé en IA se concentre sur la question de savoir comment les compétences, les processus d’apprentissage et les examens doivent être conçus à l’ère de l’IA.
Le centre spécialisé en IA de l’ICT-Formation professionnelle Suisse, à Berne, a été lancé mi-2025. Afin de renforcer les compétences dans ce nouveau domaine, l’institution a mis au point le certificat national de base en IA. De plus, le centre spécialisé aide les organisations, par le biais d’ateliers, d’exposés spécialisés et de cours individuels, à transposer les questions urgentes liées à l’IA dans la pratique de la formation. Il traduit les principes en missions d’apprentissage concrètes et en formats d’examen adaptés à chaque métier.